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Yann BORGNET revient de son expédition en Islande

29 Fevrier 2016
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Yann BORGNET revient tout juste de son expédition en Islande, où il était parti avec Philippe BATOUX, Lionel DAUDET et Aymeric CLOUET.

Voici le récit de son voyage :

L’Islande, terre de tempête ! Nous le savions avant de partir, et c’est surement l’une des raisons qui a donné à ce voyage sa dimension aventureuse. C’est à l’aéroport de Reykjavik que nous nous sommes tous retrouvés. Quatre alpinistes à l’appétit creusé par l’absence d’hiver - et de glace - chez nous en France : Philippe Batoux, professeur à l’ENSA, Lionel Daudet, dit Dod, infatigable aventurier, Aymeric Clouet, fin technicien, et à côté de ces grands guides, moi-même, jeunot faisant baisser la moyenne d’âge ! Nous partions sur les traces de Maewan, le grand voyage d’Erwan Le Lann, qui a conduit ici même il y a tout juste un an Dod et Aymeric. Faute de temps, ils n’avaient pu que baver depuis le voilier devant ces extraordinaires lignes gelées, véritables à pic au dessus d’un océan déchainé. Cette année, l’objectif était donc de continuer l’exploration, en allégeant considérablement l’approche (Maewan était partis du Finistère !).

La houle, restée forte à cause d’une récente tempête, nous contraint à attendre (et grimper) deux jours autour d’Isafjordur. Nous l’apprendrons plus tard : nous cochons une première ouverture en remontant le beau canyon gelée de Valagil, un lieu prisée des touristes l’été. Nous en profitons également pour emmagasiner de la chaleur dans les nombreux bains d’eau chaude extérieur !

Enfin, le jour J arrive, et je ne peux m’empêcher de nourrir quelques morues à proximité des parois convoitées, épisode dont je suis peu fier, et que je mettrai volontiers sur le compte d’une mer agitée ! Tel Robinson Crusoé, nous débarquons sur une plage quasi déserte. Il y a bien quelques bois flottés en provenance du Canada, mais nous préférons trouver refuge dans une petite boite orange vive non loin de la plage. Ce sera notre camp de base. Cet après-midi, le soleil pointe son nez, et les phoques se prélassent sur un récif à quelques mètres de nous ! Qu’ils sont patauds…

rester ainsi en dehors de l’eau leur demande une énergie folle : ils ne peuvent se mouvoir qu’en bougeant lourdement leur épais corps graisseux. Repérage et organisation du camp nous occuperont tout l’après midi. Ce soir, les lumières sont folles, et le coucher de soleil dure des heures !

Le lendemain, la tempête de neige fait rage, et nous sommes contraint de rester enfermé dans le minuscule abri. Heureusement, tout n’est pas perdu, car le spectacle auquel nous avons assisté cette nuit vaut toutes les cascades du monde : lorsque aurore se met à danser, homme s’émerveille !

Après une bonne journée de repos, nous décidons de partir en repérage malgré le temps toujours moyen. Le bilan du jour est très positif, et les plans s’organisent. Nous sommes allés du côté du phare du Hornbjarg, un des secteurs repérés depuis le bateau. Nous y avons non seulement vu de belles cascades, mais nous avons également trouvé un « logement ». Le confort va être sommaire, mais nous serons à l’abri. Nous décidons donc de revenir bivouaquer quelques jours ici.

Le phare est perché au sommet de raides falaises, qui s’étendent de part et d’autre, et qui sont rayés de fantastiques lignes glacées. Le contraste avec le camp de base est frappant : alors qu’ici les parois sont abruptes et dentelées, la plage là-bas descend en pente douce jusqu’à la mer, et le fjord forme un arc de cercle régulier.

 

Ce dimanche matin, une parenthèse dans le gros temps semble se profiler. Encore une fois, nous sommes gâtés d’un fantastique lever de soleil. Après avoir transporté le matériel de bivouac au phare, il est temps d’aller grimper ! Soleil et glace sorbet sont de la partie pour cette première ouverture au Horbjarg : une magnifique cascade coincée entre d’impressionnantes lames basaltiques plantées dans l’océan : « Fjalifoss ». Les mouettes, les pingouins, la mer déchainée, les rouleaux qui viennent s’écraser contre ces monolithes, mais quelle ambiance !

 

Du soleil à la tempête de neige, il n’existe ici aucune transition. Voilà ce que nous réserve le climat du cap Nord-Ouest de l’Islande. Ce matin, il neige à gros flocon, mais nous partons quand même.

 

La cascade que nous avons repéré hier soir a l’effet d’un puissant attracteur. Pourtant, les voyants ne sont pas tous au vert. La météo prévoit un fort vent du sud, et de la neige, beaucoup de neige pour l’après-midi. Mais nous commençons à douter de la fiabilité des bulletins. Ici, le beau temps n’existe pas et tout change très vite. Alors, en partant dans le mauvais temps, tout ne peut que s’arranger ! Ce matin, je nous sens invincible, prêt à en découdre, motivés comme jamais.

 

Pendant que Dod et Philippe ouvrent « Mister Renard », une très belle ligne de glace non loin de la cascade de la veille, nous traversons sur des vires scabreuses peuplées de pingouins et nous nous retrouvons bientôt au pied d’une imposante cascade verticale. Départ de la plage pour quelques belles longueurs de glace raides et techniques. Nous sommes bientôt au pied de la dernière longueur : la glace laisse la place au sombre basalte, dont la solidité nous laisse perplexe : les protections risquent d’être rares et mauvaises. Heureusement, les quelques premiers mètres sont en glace, et je peux mettre de bonnes broches. Car ensuite, ça devient un peu plus border ! J’adore ce genre de longueur où il faut être infiniment concentré. Rien n’est laissé au hasard, chaque mouvement est dosé, équilibré, réfléchit. Et il faut puiser, parfois assez loin dans les ressources mentales. Heureusement, plus je monte, plus j’ai l’impression que mes protections deviennent bonnes. Ce n’est peut-être qu’une illusion, car cette grande écaille décollée sur laquelle je m’élève parait douteuse !

Enfin la corniche, délivrance et sensation d’avoir ouvert une très belle voie. Sur le plateau, le vent me couche par terre. Nous étions jusque là bien protégés de ce satané vent de sud qui nous apporte pluie et redoux ! Mais à présent, je me gèle dans les fringues trempés !

 

Le vent souffle terriblement fort cette nuit. La bâtisse est solide et les murs ne tremblent pas, mais le vacarme nous empêche de fermer l’oeil. Il n’est plus question d’aller grimper, et on se demande même si l’on va pouvoir rentrer au camp de base, comme prévu… Nous l’apprendrons à notre retour à Isafjordur, le vent a soufflé toute la journée, avec des rafales avoisinant les 150km/h. Les activités ne furent donc pas très variées : écrire, un peu, et surtout dormir. Le duvet est le seul lieu où il fait chaud !

 

Malheureusement, nous n’aurons pas de créneau pour grimper à nouveau autour du Horn. Nous devrons prendre le bateau le surlendemain, sous peine de rester une semaine de plus coincés dans le mauvais temps. Une journée de cascade non loin d’Isafjordur, et la découverte d’un magnifique canyon au potentiel énorme près de Reykjavik clôtureront ce trip, qui fût avant tout un voyage, où la découverte, l’incertitude et les surprises furent quotidienne. Comme la rencontre de ce petit renard polaire le jour de notre départ du Horn : pas farouche et affamé, et quisuscita chez Dod une réaction mythique et spontanée : « Oh le crado, il bouffe ma merde ! ».

Crédit photo: Yann BORGNET