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Retour sur l'expédition de Yann BORGNET en Jordanie

23 Mai 2016
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Yann BORGNET nous raconte son expédition avec Anaïs AQUIOUPIOU  en Jordanie en avril 2016.

 

La Jordanie, dans l’oeil du cyclone de malheureux conflits meurtriers, nous a ouverts ses portes pour trois semaines d’un voyage dont on se souviendra longtemps. Le dépaysement du désert, l’accueil de ce formidable peuple bédouins, et le potentiel extraordinaire pour l’escalade ont été les principaux ingrédients d’une très belle aventure. Même les courtes journées de repos étaient remplis d’un sacré programme : snorkeling dans la magnifique barrière de corail de la mer rouge, à quelques encablures de l’Arabie Saoudites, de l’Egypte et d’Israël, visite de la cité antique de Petra, où le travail titanesque a permis de tailler d’imposants bâtiments dans le grès local, et apesanteur dans l’étonnante mer morte. Ainsi, bien plus qu’un simple trip de grimpe, nous avons vécu un vrai voyage, en immersion dans une culture locale bien différente de la notre.

Grâce à notre ami mi-français mi-bédoins Philippe Brass, nous atterrissons dans la maison de Sabbah Eid, premier bédouins à avoir rallier la cime de l’imposant Nassrani Nord qui surplombe le paisible village de Rum. Il est 2h du matin, et nous venons de faire 4h de taxi depuis Amman ponctué de pauses thé. Eid, le fils ainé, nous pose 2 matelas sur un sol poussiéreux et nous montre la petite dépendance qui fera office de salle de bain, de douche et de toilette. Évidemment, nous revoyons à la baisse nos standards d’hygiène et de confort : le trou ne semble pas s’évacuer, et l’odeur qui s’y dégage donne un cachet certain au lieu. A peine arrivé, nous sommes plongés dans le bain si j’ose dire, tout en étant heureux de partager ce mode de vie simple, loin des confortables camps de touristes installés dans le désert, proposant même des douches chaudes ! Ce qui me parait bien différent à notre arrivé me semble normal après 3 semaines de voyage. C’est à présent notre confort qui me parait superflu ! J’aime cette simplicité matériel de vie. L’important est ailleurs. J’ai l’impression que nos vies occidentales sont ainsi vécues car nous n’avons pas beaucoup le choix, les tentations sont grandes d’acquérir et de posséder toujours mieux, toujours plus. D’ailleurs, les nombreux petits market du village ne propose que le stricte nécessaire « vital », et en premier lieux des batteries de théière de toutes tailles, pour la préparation du fameux « whisky bédouins », comme ils aiment l’appeler.  Quelques brindilles dans le sables suffisent à préparer cette boisson. Bien plus que le simple acte de se réhydrater, le « chai » représente un médiateur de partage et de rencontre. Il est offert à tout le monde, et à tout heure !

Venons en au but premier de ce voyage : l’escalade. Tout ceux avec qui l’on a parlé Jordanie avant de partir évoquent le sable. Celui du désert, bien sûr, mais aussi celui des parois de grès : la gomme du chausson qui crisse sur le rocher, la préhension fuyante. J’ai ces images dans la tête : celle d’une paroi qui se délite un peu plus à chaque passage ! Heureusement, les premières voies font évoluer ces idées partiellement fausses : il y a aussi du rocher « béton » en Jordanie. D’ailleurs, plus il est foncé, plus il est résistant. Cela ne nous empêchera pas d’avoir une confiance tout à fait relative au rocher : les doigts d’une main ne suffisent d’ailleurs pas à comptabiliser le nombre de prises cassées. Souvent sans conséquence, je me suis fait une fois une bonne frayeur. C’était dans la masterpièce de la célèbre cordée Prescht/Haupolter : « No way for Ibex », comprenez « passage impossible pour le chamois local », pourtant doté d’une agilité hors-pair dans ce type de terrain. Autant dire, un beau morceau d’escalade, décrit sur le topo grâce à l’échelle de cotation UIAA, qui réserve souvent de belles surprises ! Quelques mètres au dessus de la grande terrasse du relais, je parviens enfin à mettre un micro-coinceur. Il ne m’inspire qu’à moitié, mais je n’ai pas d’autre choix. Sans être extrême, la grimpe est néanmoins soutenue, mais j’ai assez de marge pour assurer. Suis un petit réta ou je dois charger un pied qui semble sain. Moins d’une seconde passe entre le moment où je commence à pousser sur cet appui et celui où je me retrouve pendu quelques mètres en contre-bas, juste au dessus de la vire. Entre temps, j’ai eu le temps de penser à ce mauvais coinceur, à cette grande terrasse moyennement accueillante depuis le haut, et à pousser un cri aigüe et strident qui a bien fait rire Ana, après coup ! Mon coinceur a tenu, et il est à présent si bien coincé qu’il restera en place at vitam aeternam !

On peut dire qu’il y a 3 grands types de voies en Jordanie. Les incontournables sont des voies classiques, souvent de magnifiques lignes de fissures, qui se descendent en rappel sur des relais béton. De quoi passer de belles journées de grimpe sans se mettre la pression, seulement pour la beauté intrinsèque du geste. Ainsi, nous grimperons les shortclimbs du Jebel Rum Goldfinger (D+, 6a) et Inferno (TD, 6b, 150m). Avec une approche un peu plus complexe, et une bonne entrée en matière quant à la découverte des méandres Jordaniens, il y la magnifique Beauty (TD-, 6a, 150m), et sa voisine Alan and his perverse frog (TD+, 6a+, 150m). Confiants, nous sommes partis le deuxième jour du voyage pour réaliser l’ascension de ces voies. Lorsque 4 heures plus tard nous nous retrouvons de l’autre côté de l’imposant massif Ishrin, nous comprenons qu’il est bon d’étudier à deux fois le topo, de croiser les informations, et de se renseigner auprès des locaux ! S’en suivrons deux heures de marche dans le désert, sous un soleil de plomb, pour contourner le massif par le sud et rentrer au village. Un peu plus longue, mais toujours aussi pure, nous avons remonté la magnifique ligne de fissure de Lionheart (ED-, 6b, 350m) à Abu Aina. Chaque jours, nous apprenons beaucoup dans ce terrain bien différent de celui auquel nous sommes habituellement confrontés dans les Alpes. Le grès est un rocher à la fois tendre et très abrasif. Les cordes y glissent mal, et je n’ai jamais autant coincé de rappels que lors de ces 15 jours. A mesure du passage et des cordes qui frottent, des gorges se creusent, qui deviennent de parfaits pièges à noeuds. Enfin, a quelques encablures du village se trouve la splendide vallée de Barrah, qui compte de nombreuses lignes de fissures parmi les plus pures de Rum. Nous ne concevions pas ce voyage sans partager quelques voies avec les bédouins. A la question « Do you climb with rope », nous obtenions toujours la même réponse : « I don’t trust rope ». Les bédouins sont tous de très bons grimpeurs. Ils développent cette habileté là très jeune, et la mettent en pratique pour aller récupérer les troupeaux de chèvres, mais aussi pour le simple plaisir de grimper. Eid, Sabbah et Mafale sont des jeunes guides du désert, et des étincelles illuminent leurs yeux lorsqu’on leur propose d’aller grimper quelques belles fissures. Enfiler un baudrier, chausser des chaussons et porter un casque sont de grandes premières pour eux. Dès les premiers mouvements, on sent une disposition naturelle pour l’univers vertical. Nous grimperons ainsi les fissures ultimes de Merlin’s Wand (TD, 6a+, 150m) et de Sundown (TD, 6a, 150m), ainsi que le magnifique livre ouvert des Rumeurs de la pluie (D+, 5c, 150m). Le plus dur sera sûrement de se pendre dans le baudrier pour descendre en rappel. Là, la confiance dans le matériel n’est plus. À mainte reprises, ils nous demanderont si le relais est costaux ! En échange, nous prendrons le volant du Land Cruiser pour une initiation de conduite dans le désert. Ici, le permis de conduire est tacitement obtenu lorsque les jambes sont assez grandes pour toucher la pédale d’accélérateur ! Autant dire que l’on avait pas mal de choses à apprendre !

Plus longues et entièrement équipées, une deuxième catégorie de voie permet de grimper à Rum en gardant un niveau d’engagement limité. Ainsi, nous avons eu la chance de grimper « La Guerre Sainte » (ED+, 7b+, 450m) qui remonte le très raide et compact mur de la face E du Nassrani N. Souvent nommé « Jihad » par les bédoins, et connue par eux comme étant l’une des voies les plus dure de Rum, elle a été équipée en 2000 par une forte équipe conduite par Arnaud Petit, et propose 12 longueurs très soutenues dans le 6b/c, dont 4 entre le 7a+ et le 7b+. Moins classe, mais néanmoins très belle, la voie « Raid mit the Camel » (ED+, 7a, 450m) remonte l’imposante face Est du Jebel Rum. Elle comporte notamment le mythique passage du Chameau : une impressionnante écaille décollée qu’il s’agit de remonter.

L’engagement caractérise le dernier type d’itinéraire de l’escalade Jordanienne : des voies longues, dépourvues d’équipement, qui parcourent d’impressionnante face, et dont les descentes sont toujours interminables et complexes. Toutes ces escalades nous ont demandé de longues journée, qui démarraient avant l’aube, et s’achevaient après l’appel du Muezzin annonçant le coucher du soleil… L’autrichien Albert Prescht a été très actif dans les années 1990 et a laissé de nombreux itinéraire d’ampleur. Avec une éthique rigoureuse interdisant l’usage de spit, un engagement total, et une fascinante intelligence d’ouverture, il a ouvert pléthore de voies à la journée (!!!), aujourd’hui devenues de véritable mythes de l’escalade jordanienne. Nous avons ainsi eu la chance de parcourir les chef d’oeuvre de « Rock Fascination » au Jebel Khazareth (ED, 6b, 500m) et la fameuse « No way for Ibex » (ED, 6b, 500m) à Abu Jaidaidah. Un peu plus facile mais non moins superbe, Hicker’s road  au Nassrani N n’est pas qu’un simple chemin de randonnée, et il traduit le niveau exceptionnel de la cordée Prescht/Haupolter. Enfin, la cordée Howard/Shaw, précurseur de la grimpe à Rum a inauguré la ligne la plus logique de la face Est du Jebel Rum. Il en fallait en effet de la chance pour ouvrir « Inshallah Factor » (ED, 6c, 450m), avec son étonnante cheminée qui permet de sortir sur le plateau, et qui me laisse d’impérissables souvenirs ! A noté que nous n’avons pas eu le temps de grimper toutes les voies qui nous attiraient. D’autres monuments ouverts par Prescht méritent ainsi le détour, notamment Muezzin (ED, 450m) et Jolly Joker (ED+, 450m) au Nassrani N.

Durant ces 3 semaines de voyage, les nombreuses rencontres nous ont appris à découvrir une culture complètement différente de la notre à de nombreux égards. La place de la femme, le quotidien et les traditions locales sont en effet emprunts d’une culture orientale bien loin de notre quotidien. Notre but n’est pas de juger, mais d’apprendre, de comprendre, et de réaliser l’immense chemin parcouru par nos ainés pour que l’on puisse aujourd’hui jouir de la liberté qui est la nôtre. En Jordanie, il n’est pas question de fricoter sans bague au doigt, le chef de famille a une obligation légale de faire vivre son foyer tandis que la femme reste bien souvent reclue et s’affaire à l’entretien de la maison. Nous avons d’ailleurs été confrontés à de nombreuses reprises à la question fatidique : êtes-vous mariés ? Et lorsque nous avions le malheur de répondre par la négative, l’incompréhension surgissait, créant un certain malaise. À la fin, nous n’hésitions d’ailleurs plus à mentir sur notre réelle relation !

Merci à eux pour cette belle histoire!